Les sciences sociales ont pour objectif de donner les armes de la compréhension du monde dans lequel on vit. « Cette filière, pour nous enseignant·es, avait un but politique. On ne voulait pas former des économistes mais des citoyen·nes comprenant le monde dans lequel ils vivent ». Telle est bien le fil rouge de cette journée. Mais si avoir des outils de compréhension est important (1er demi-journée), pouvoir en déduire des pistes d’actions l’est tout autant (2° demi-journée).
A été particulièrement éclairé la façon dont l’extrême droite et ses relais médiatiques utilisent certains faits divers tragiques et violents (Crépol, Lola, Appoline…) pour, à partir d’un narratif émotionnel, construire une pensée hégémonique (montée de la violence, donc insécurité et peur, donc responsabilité de l’immigration), qui conduit à légitimer les propositions du front national. Reprenant Gramsci qui proposait « de rendre les idées consensuelles avant de pouvoir gagner le pouvoir par les urnes ». Ce qu’on nomme « bataille culturelle » !
Le vendredi 28 mars, la FSU (au niveau national et départemental) et l’APSES (Association des Professeurs de SES) organisait un évènement d’envergure à l’université Grenoble Alpes de Valence.
250 personnes de toute la France, enseignant·es, éducation populaire, étudiant·es, s’étaient donnés rendez-vous à Valence. Quatre tables rondes se sont succédées pour aborder avec des universitaires de renom les thèmes suivants :
– Expliquer et comprendre le contexte des drames qui touchent violemment les jeunes : qui sont les jeunes qui se battent ?
– Expliquer le contexte des manifestations identitaires productrices de violences : extrême-droite et médias, citoyenneté.
– Comment dépasser ces difficultés pour ne pas laisser se déliter le lien social et accompagner les élèves et futurs citoyens ?
– Comment l’école peut-elle faire face et quel est le rôle particulier des SES et du pluralisme des sciences sociales dans la formation citoyenne de la jeunesse ?
Les retours des stagiaires ont été unanimes sur la qualité et la vivacité des interventions. La FSU 26 vous invite à poursuivre les réflexions avec les livres des chercheurs et chercheuses entendues et à vous inscrire au prochain stage le 3 juin qui abordera l’Histoire du système éducatif pour construire un projet ambitieux pour l’Ecole.
Comment expliquer la violence autour des drames qui frappent la jeunesse en France ?
TB1 : Y a-t-il augmentation des violences chez les jeunes et qui sont-ils ?
Marwan Mohamed (CNRS) rappelle que vivre en sécurité est fondamental. Reprenant la phrase du « petit journal de 1907 « la délinquance juvénile est toujours plus violente, plus jeune, plus nombreuse, plus précoce », il montre que la « croyance d’une augmentation de la violence des
jeunes » n’est ni nouvelle ni confirmée par les chiffres (-18 ans concerné·es 1990 100 000 ; 2000 200 000 ; 2020 121000). Cette sensation d’insécurité est cependant renforcée par la médiatisation de celle-ci via les réseaux sociaux et la possibilité permanente de les regarder : tout se passe comme si la violence se rapprochait de nous. Par ailleurs, il fait l’inventaire des diverses violences dans l’espace public qui n’ont pas le même traitement médiatique : violence homophobe, hégémonique, interpersonnelle, sexiste, inquisitrice, protestataire, raciste, inter minorité, règlement de compte, politique, terroriste, illégale de la police…
Haude Rivoal (CNAM, CEET), à partir d’une recherche sur les emplois en logistique, montre que la fabrique de la masculinité est en partie construite par les pair·es dans les collectifs de travail. La perte de l’emploi (violence sociale) la déstructure. Elle tente de se reconstruire notamment dans d’autres espaces sociaux comme les clubs sportifs (boxe, football…) ou par la pratique de la musculation. La violence envers les femmes est réprimée car « pas digne » des hommes. Cette « valeur » est utilisée dans le management pour « discipliner » les hommes via un encadrement « pacificateur » féminin, qui utilise d’autres violences que physiques.
Yaëlle Ansellem-Mainguy (CNRS, INJEP, CERLIS) étudie le rôle des filles en milieu rural dans les « bagarres ». Impliquées en tant que spectatrices et au centre des enjeux, elles ont une place de pouvoir dans la publicité de ceux-ci via le commérage. On peut distinguer les bagarres légitimes (pour l’honneur), des illégitimes (alcool…). La légitimité est renforcée par la respectabilité au travail. La réputation des filles est renforcée par leur capacité « à tenir leur homme ». La notion d’insécurité dans l’espace publique impacte particulièrement les filles.
On assiste à un retour des stéréotypes sexistes. La quête de respectabilité, « valeur publique de soi », quand elle ne passe pas par la réussite (scolaire, diplôme, travail) se resserre en compensation sur la logique de l’honneur, du virilisme dans la rue.
TB n°2 : A partir de « Crépol » : Comment l’Extrême droite s’appuie sur un parti qui se dédiabolise et se présente comme respectable, une galaxie médiatique et des groupuscules violents ?
Nicolas Kaciaf (Science-po Lille CERAPS) nous éclaire sur l’évolution des médias de masse en France :
Passage de médias d’information de masse (avec un « certain pluralisme » de médias) à de plus en plus de médias d’opinion dans un continuum flou entre journalistes, intellectuel·les, expert·es, politiques, concentrés dans les mains de quelques actionnaires, principaux hommes d’affaires du pays (ex 30 chaînes TNT détenues par 7 groupes). La législation n’a pas suivi pour contrôler l’acquisition des médias. Le droit à l’information est de plus en plus bafoué et remplacé par une information d’opinion. On assiste à une asymétrie en faveur de la Droite et l’Extrême Droite. Se construit ainsi une hégémonie de pensée ! Bien que non rentables, les propriétaires de ces médias sont motivés par le jeu d’influence sur les orientations politiques via le contrôle « des tuyaux d’informations ». Les « média de gauche », eux, n’ont pas les ressources financières et par déontologie veulent rester indépendants.
Depuis la fin du 19° siècle la France possède des journaux d’extrême droite. Mais, pour la première fois, il y a constitution d’un groupe industriel de médias (Bolloré) multisupports (CNEW le JDD Europe1) qui, via l’émission en continu, organise et cherche à gagner la bataille culturelle (fabrique de la Xénophobie, du racisme, islamophobie, de la haine…).
Samuel Bouron (université Paris Dauphine, IRISSO) a étudié « par infiltration » les méthodes des groupuscules d’ED. A partir de faits divers ou d’actions coup de poing, ils organisent le récit nationaliste du grand remplacement, de l’assimilation impossible des étrangers, via la pureté (pas de mélange), les racines chrétiennes… Pour susciter de l’audience leur « agit-prop » passent par les affects. Les médias d’opinion en continu servent de haut-parleur, banalisent de nouveaux mots repris par les politiques (mécanisme de la fenêtre d’Overton). Ce qui est dominant ce n’est plus la réalité chiffrée, factuelle et contextualisée mais « la post vérité » où les problèmes sociaux sont remplacés par « les autres », les « racisé·es » qui sont des mauvais pauvres !
Laurence De Cock, historienne, repère les méthodes d’attaque de l’Ecole par l’extrême droite : captage d’une partie d’un cours, mise sur les réseaux qui visent à créer de l’inquiétude par rapport à l’Islam qui deviendrait dominant ou des préceptes conservateurs (genre, sexualité…). Les personnels sont mis en cause et harcelés. Utilisant ces « paniques émotionnelles », l’ED propose aux parents de protéger leurs enfants via des ligues des pères et des mères. Il y a une inversion des valeurs : l’école protectrice et émancipatrice apparaît comme l’institution qui met en danger.
Comment dépasser ces difficultés pour ne pas laisser se délier le lien social et accompagner les élèves et futurs citoyens ?
TR n°3 Jeunes, politiques et démocratie : renouer les liens
Isabelle Coutant (CNRS IRIS) et Yvon Atonga auteur (livre Petit Frère) étudient les logiques de socialisation par la bande : défendre son honneur, appartenir à un territoire (capital d’autochtononie -du coin-), avoir des bon plans (emploi, voiture…). L’entrée dans le monde du travail avec socialisation par les pairs est importante mais limitée par son évolution (chômage, intérim, tertiarisation…) qui déstructure les classes populaires. Celles et ceux qui réussissent s’en vont souvent ! L’intégration par les clubs sportifs jouent aussi un rôle. La présence des personnels et structures des politiques de la ville pérennes et stables (éducateur·rices, militant.es des associations, maisons de quartier, maisons pour tous, complémentarité avec l’école…) construisent un maillage efficace pour aider les jeunes ! Dans les 80’s, ce tissu était efficient. Mais post 90’s, « l’état nous a abandonné, la jeunesse des quartiers s’est retrouvée dans la rue ».
Valérie Sala-Pala, université J Monnet ST Etienne, constate des logiques de discrimination par les bailleurs sociaux (racisme systémique) dans les politiques d’attribution de logements (critères sociaux et raciaux : « mettre le bon candidat au bon endroit ») qui produisent discrimination et séparatisme. Depuis 2005 la politique de la ville se réduit à l’immobilier.
V. Sala-Pala propose 3 pistes complémentaires : 1, Redonner du pouvoir politique aux habitants (dont les jeunes) ; 2, relocaliser les Services Publics dans les quartiers (et les campagnes) ; 3, mettre en place des politiques contre le racisme et les discriminations : nommer, imposer une conception pertinente du racisme (pouvoir d’une majorité sur une minorité ; décrire les mécanismes de discriminations évidentes, institutionnelles, microquotidennes…). Les questions de la réussite à l’école, des complémentarités avec l’éducation populaire, de la formation des personnels au traitement des situations de racisme, de la déconstruction du récit colonial blanc sont posées.
TR n°4 Rôle des sciences sociales dans la formation citoyenne de la jeunesse, rôle de l’Ecole
R Roussillon, J-H Mas-Baglione, professeurs de SES. Grâce aux sciences sociales, on peut lutter contre les violences, les inégalités, les discriminations par la compréhension des logiques de domination qui en sont les causes. A propos des violences des jeunes, deux risques sont à éviter : relativiser (historiser) et stigmatiser (essentialiser comme en parlant d’ensauvagement). L’enjeu est de construire un contre discours (de gauche), d’expliquer sans excuser mais comprendre pour éviter et de dénaturaliser la violence (ex déconstruire l’honneur…).
E Puissant CREG UGA AFEP. Méthodes pour armer les jeunes (et pas que) à étudier avec distance les questions fortes du moment ; aller contre l’évidence, établir ce qui existe et décoder la réalité. Méthode: a, mise en activité des élèves, b : leur faire décrire la réalité ; c : apport des outils théoriques, d : organiser de nouveau le débat entre élève. Cela pour éduquer à sortir des affects !
JP Delas, professeur agrégé SES retraité. Il nous éclaire sur la genèse de cet enseignement qui vise dès le début (1966-67) un double objectif politique : « comprendre le monde et former les citoyen·nes » grâce à une approche pluridisciplinaire et des horaires conséquents (9 à 10h pour une même classe). Les réformes libérales vont à la fois réduire les horaires et changer le contenu jusqu’à en faire un enseignement de l’économie version orthodoxe ou ordo libérale…
L de Cock, historienne. Elle nous interpelle quant à la violence institutionnelle portée par l’école. Les élèves, et en particulier celles et ceux des milieux populaires, sont impacté·es (fabrique des frustrations) par le côté coercitif de l’école, l’obéissance incarnée par le « contrôle des corps et des cerveaux » sous couvert paradoxalement d’apprentissage à la pensée et à la citoyenneté. « Pour penser, il faut s’arrêter ». Elle ouvre aussi le débat sur la nature des contenus scolaires et leur proximité avec les cultures dominantes.
En conclusion : La réduction des moyens de ces politiques « préventives » au profit du répressif est un révélateur des orientations politiques nationales comme locales ! On ne peut que penser qu’il y urgence à amplifier notre mobilisation contre la fabrique d’une société violente et raciste et pour faire advenir une société solidaire de l’harmonie entre les hommes et avec la nature… Nous avons des outils !